Georges PRÊTRE

Waziers (Nord), le 14 août 1924 – Navès (Tarn), le 4 janvier 2017




Dernière photo de Georges Prêtre, un mois avant son départ pour le ciel
(Coll. privée) DR.


Vous me demandez, cher Denis Havard de la Montagne, d'écrire quelques mots pour votre site « Musica et Memoria » en hommage à mon père, Georges Prêtre, appelé par Dieu ce 4 janvier 2017... Et je le fais avec joie. Mais que vous dire que le monde ne sache déjà ? Il était et restera l'un des plus grands chefs d'orchestre de tous les temps et il était, comme le pensaient, et Maria Callas, et Francis Poulenc, et Michel Glotz, unique. Et unique, voyez-vous, il l'était. Parce que mon père était grand sur tous les plans.

Ce qui m'a bouleversée, quand il est parti, fut de constater l'amour qu'il avait suscité, en tant que chef, bien sûr, mais aussi en tant qu'homme.

Les personnalités de ce siècle, les anonymes, les politiques, les paysans, la France mais aussi le monde entier, se sont manifestés d'une magnifique manière.

Mon père qui avait reçu sur terre les plus grands honneurs possibles, et dont la France a honoré le cercueil, mon père qui parlait avec le même respect, la même chaleur, à ceux qui le servaient qu'aux têtes couronnées, était la bonté et l'amour.

Oui, il a aimé passionnément sur cette terre. Gina, sa femme, ses enfants, son petit-fils, sa famille, mais aussi tous ceux qu'il croisait car pour lui les inconnus n'existaient pas.

Ma mère voyait la musique comme sa rivale, puis elle a compris qu'il n'en était rien. La musique était son sang, sa respiration, son oxygène. Quand il dirigeait il partait ailleurs, et c'est dans cet ailleurs somptueux et divin qu'il est parti...

Mon père a porté la pire des croix. Le départ soudain de son fils chéri. Un départ imprévu car Jean-Reynald est passé en quinze jours du soleil tarnais où il faisait bronzer son beau visage au ciel ! Et seule la musique a eu le pouvoir de le faire sortir parfois de ce chagrin fou. Il y avait entre le fils et le père une adoration et une admiration réciproques.

Jean-Reynald avait repris sur d'autres plans le génie de notre père. Il a été après Michel Glotz son brillant imprésario, mais il restera en tant que peintre, le peintre Reynald, et en tant que compositeur de musiques de film et de chansons. La joie du Maestro avait été immense quand à la Fenice de Venise, puis à l'Opéra Comique de Paris, il dirigea Manon avec la mise en scène de Jean-Reynald Prêtre. Nous avons écrit un livre ensemble. Un livre d'entretiens. La symphonie d'une vie aux Editions Ecriture. Il s'agissait pour lui d'un dernier cadeau à son public.

Je ne suis pas musicienne, je ne suis pas mélomane, mais je suis écrivain, voilà pourquoi parmi tant d'auteurs proposés, il m'a choisie ! Il voulait s'offrir dans ce qu'il avait de plus intime, et j'étais la seule à pouvoir dévoiler l'homme autant que l'artiste, d'où le succès du livre.

Pour en revenir à la musique je témoigne qu'elle fut sa motivation, sa force, sa joie d'exister...Jusqu'au bout.

Sa volonté était immense, et après s'être cassé deux fois la jambe, la Musique l'aimantant, il repartit vers elle. Accompagné par le fils de son fils, son merveilleux petit-fils Alexandre, qui l'accompagnera d'ailleurs jusqu'au bout, puisqu'il est parti en tenant sa main...

Un Alexandre qui a repris de lui l'amour de la musique, le conjuguant aujourd'hui avec son talent de juriste.

Mon père était âgé, il n'aura jamais été vieux. Il se moquait du temps qui passe, il avait trente ans dans son esprit et ne comprenait pas la fatigue nouvelle qui parfois le prenait.

Il avait des projets pour des années encore, et on aurait pu croire qu'il serait éternel...

Il était l'enthousiasme incarné, et il aimait la vie passionnément. Oui, l'enthousiasme de vivre, d'aimer, de diriger, il l'aura eu jusqu'à l'ultime seconde.

Ses deux derniers concerts ont eu lieu à Vienne, dans la mythique salle du Musikverein. Il a dirigé des œuvres de Beethoven, de Strauss, d'Offenbach, de Ravel, avec son si cher Orchestre Symphonique les 11 et 12 octobre 2016...

II ignorait alors qu'il s'agissait, comme il l'avait écrit dans son livre, de son « dernier crescendo vers le ciel ». Ce fut aussi son dernier triomphe, son dernier salut à son public tant aimé...

Vivre avec lui aura été une fête, vivre sans lui serait impossible si nous n'avions en nous la certitude chrétienne de le revoir un jour ! Mais mon père a retrouvé son fils, et nous pensons à sa joie.

Son sourire, son amour, son regard bleu, sa présence magnifique demeurent avec nous, face à nous, en nous.

Je crois que papa nous a légué sa plus grande richesse : le courage, la confiance en la vie et en Dieu.

Je crois que son exemple nous éclairera jusqu'au bout du chemin. Quand je dis « nous » je parle de ma mère, de mon neveu, de moi, et de quelques autres encore.

Thérèse de Lisieux a écrit qu'il lui suffisait de regarder son père prier pour voir un saint. Je pourrais en dire autant. Mais je dirai aussi autre chose. La musique était sa prière, son sacerdoce, il était un homme donné, et à Dieu, et à l'Art, et aux hommes qu'il voulait toujours réjouir.

La vague d'amour qui est montée vers lui le jour de son départ, et qui s'est soulevée encore le jour de la messe célébrée à l'église Saint Roch par ses amis, Monseigneur Di Falco, le père Vincent Cabanac, et le prêtre des artistes, n'est pas redescendue. Il n'y avait ce jour-là que des personnes qui l'aimaient. Comme Frédéric Mitterand. Bref que des amis. Et ils étaient nombreux.

Celui qui avait dirigé devant trois papes dirigeait maintenant pour Dieu.

Je ferai un bémol. Tant de journaux l'ont encensé après son départ, même certains critiques qui le critiquaient ont alors reconnu son génie. Et pourtant certains se réjouissent à n'en pas douter de son départ, car il a suscité, il ne pouvait en être autrement, des jalousies. Avez-vous vu cette revue dont je tairai le nom qui a cité tous les grands chefs en l'oubliant ?

Quand Maria Callas lui disait que lui seul pouvait diriger le Boléro, par exemple, que voulait elle dire ? Parce qu'il était beau, et souple comme un danseur, la musique était dans son corps autant que dans ses mains. Il ne pouvait, disait-elle, avoir de rival. Elle avait raison.

Là où il se trouve désormais, dans cette magnifique patrie où ne règne que l'amour, il se moque des mesquineries terrestres et ne retient que le meilleur de la terre, avec ce don qui était le sien : celui de ne voir que le meilleur des choses.

Il m'a dit quelques jours avant son départ : « j'ai quand même eu une belle carrière ». Oui, papa, tu as eu une belle carrière ! Le petit garçon du Nord et des mines a triomphé sur tous les podiums du monde.

Quand Georges Prêtre, mon père, a fermé ses yeux bleus, les appels téléphoniques sont venus du monde entier.

Et plusieurs personnes nous ont communiqué un étrange message...Il parait qu'il a commencé, là -haut, par diriger l'orchestre des anges.

Isabelle Prêtre
écrivain, philosophe, psychologue

Quelques photos inédites, et la chanson Huit fois dix (Reynald et Isabelle Prêtre, pour les 80 ans de leur père)


La correspondance des arts chez Georges Prêtre

Nous avons retrouvé le seul poème jamais écrit par Georges Prêtre, « L'Inconnue familière ». Cet hymne à la Musique était sorti déjà de ses entrailles alors qu'il n'était qu'un adolescent. Comme il l'a raconté dans son magnifique livre d'entretiens La Symphonie d'une vie (Editions Ecriture), il était déjà un amoureux du Beau, et la Musique le possédait. Mais il était aussi un grand sportif, ce qu'il sera toujours. Le fait que ces vers soient nés quand il nageait à la piscine Deligny, et qu'ils aient continué à jaillir de lui dans sa petite chambre mansardée d'étudiant où il écrivait en contemplant les étoiles de Paris, face à une rose toujours fraîche car même sans argent il ne pouvait se passer de la beauté des fleurs, montre non seulement l'âme poétique du Maître qui a toujours aimé la nature mais aussi que La Musique coulait dans son sang.

Nous remercions Mme Isabelle Prêtre-Krug, sa fille, de nous avoir autorisé à publier ici ce poème, précédé d'une présentation écrite par l'auteur lui-même pour une précédente publication dans l'ouvrage de Michel Tauriac Nous sommes tous poètes (Plon, 2006).

La Rédaction

*

J’avais dix-huit ans quand j’ai composé ce poème. Les premiers vers m’étaient venus pendant que je nageais à la piscine Deligny où j’allais souvent me détendre après mes cours au Conservatoire de Paris. Les vers suivants, je les ai écrits le soir même, dans ma petite chambre d’étudiant, tout en contemplant les étoiles et les toits de Paris. Un poème surgi de moi, je ne sais pourquoi...

Néanmoins, si la poésie est un certain regard, alors j’ai toujours été un peu poète. Je n’ai jamais dissocié la poésie de la vie.

J’ai toujours vu dans la nature la poésie suprême, et si pendant mon adolescence j’ai tant aimé Balzac (Le Lys dans la vallée), Guy de Maupassant ou Lamartine, c’est parce qu’ils ont su la chanter, la magnifier. Je suis chef d’orchestre et je crois d’autre part aux « Correspondances » dont parlait Baudelaire. Oui, dans la nature ou dans les arts, il y a bien cette «indivisible totalité» créée par Dieu, d’où souvent l’analogie entre les mots et les notes de musique ! Et la nature est bien pour moi ce « temple » où « les sons, les parfums, les couleurs se répondent ».

Poésie et musique ont ceci en commun qu’elles traduisent l’ineffable. Par sa composition, sa sonorité et son rythme un poème est souvent une symphonie. Et la musique, un poème sans paroles... Il existe parfois entre la musique et les mots la divine alliance.

Un musicien, selon moi, est toujours un poète puisque la musique a le même pouvoir que la poésie : celui de pénétrer la vraie réalité, celle de l’au-delà des choses.

Le Créateur a créé des créateurs, disait Bergson. Et je suis ô combien d’accord avec lui !

Georges Prêtre



L’inconnue familière

J’avais six ans, pas davantage,
quand je l'ai vue, là, devant moi.
Elle m’a souri et son visage
a éclairé mes premiers pas.

Elle m’a dit : « Viens car je t’emporte
vers le pays qui est le tien,
je suis ton rêve, je suis la porte
qui te conduit vers ton destin.

Tu traverseras dans mes bras
les continents de la lumière.
Tu traverseras grâce à moi
les monts les cimes et les frontières.

Je suis le feu, l’éternité,
la messagère de tous les dieux.
J’ai pris ton cœur pour l’habiter
et désormais nous serons deux.

Quand je surgirai de tes mains
le monde te criera sa joie.
J’enchanterai tes lendemains,
te conduirai au bout de toi.

Je suis la sœur de ton silence
et l'ennemie des bruits humains.
Je suis ta ferveur et ta chance,
aujourd’hui je te tends la main.

Elle m’a semblé bien familière
cette inconnue qui m’emmenait.
Elle n’était pas une étrangère,
elle était moi, je le savais.

J’ai répondu à sa prière
parce que, déjà, moi, je l’aimais.
Cette passion particulière
pour elle, déjà, moi, je l'avais.

Elle était majestueuse et belle.
Elle me disait : « Je suis ta vie. »
Alors elle m’a serré contre elle
et j’ai volé vers l’infini.

Elle était l'au-delà des mots,
cet ineffable que je cherchais,
et comme un cheval au galop
je la suivrai à tout jamais.

Quand j’ai voulu savoir son nom
elle murmura : « C’est fantastique !
N’as-tu pas compris mon garçon
que je m’appelle la Musique ? »

 

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